21/02/2013

Marx et l'opium du peuple: une pièce au dossier

Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c'est exiger son bonheur réel. Exiger qu'il abandonne toute illusion sur son état, c'est exiger qu'il renonce à un état qui a besoin d'illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l'auréole.
 
Le soleil illusoire qui gravite autour de l’homme 
 
La critique a saccagé les fleurs imaginaires qui ornent la chaîne, non pour que l'homme porte une chaîne sans rêve ni consolation, mais pour qu'il secoue la chaîne et qu'il cueille la fleur vivante. 
 
La critique de la religion détrompe l'homme, afin qu'il pense, qu'il agisse, qu'il forge sa réalité en homme détrompé et revenu à la raison, afin qu'il gravite autour de lui- même, c'est-à-dire autour de son véritable soleil. La religion n'est que le soleil illusoire, qui gravite autour de l'homme tant que l'homme ne gravite pas autour de lui-même.
 


J’aime à rappeler que la gauche prenait pour irrécusable dans les années 70 l’affirmation de Marx que «la religion est l’opium du peuple». D’où mon étonnement que si la religion chrétienne reçoit encore sa part de condamnations sans appel (voir le débat français sur le mariage et l’adoption homosexuels), l’islam est étrangement innocenté de cette approche critique (voir le même débat). 
 
Je suis retombée sur le texte qui contient la phrase historique. Au-delà ou en deçà de sa validité, il rappelle la vivacité d’esprit et l’art de l’écrit de celui qui fut l’inspirateur de sociétés idéales dont la concrétisation a été pire que celles qu’il fustigeait.  
 
Si les hommes sont bien les inventeurs des religions (c’est ma conviction), le rôle de ces dernières est évidemment plus complexe que celui de la vision matérialiste. D’aucuns leur reconnaissent par exemple celui d’inscrire du sens dans l’existence, de poser des repères moraux pour éviter la jungle humaine, d’apporter l’espoir que la vie d’ici-bas n’est pas le terme de l’existence. 
 
On observera que malgré cette religion chrétienne omniprésente –et en partie à cause d’elle, le système capitaliste en Occident a produit au fil de multiples vicissitudes, l'organisation générant le plus d’abondance et le moins d’injustices. Et ceci parallèlement à une lente érosion de la croyance. Mais l’abandon de cette forme d’aliénation qu'est lla religion, n’a pas produit les fruits qu’imaginait Marx. L’homme est lui-même devenu ce  «soleil» dont parle le philosophe. Et on sait quels maux ses rayons éclairent : individualisme, absence de repères moraux, liens de consommateur vis-à-vis de l’Etat, absence de sentiment d’appartenance à une collectivité politique. 
 
Après cette introduction un brin sommaire je vous l’accorde, voici donc le texte de Marx. Comme on dit dans la presse, les intertitres sont de la rédaction qui a aussi ajouté quelques marques de paragraphes.
 
 
L’arôme spirituel du monde
 
« Voici le fondement de la critique irréligieuse: c'est l'homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l'homme. A la vérité, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l'homme qui, ou bien ne s'est pas encore conquis, ou bien s'est déjà de nouveau perdu. 
 
Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait recroquevillé hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, c'est l'État, c'est la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience renversée du monde, parce qu'ils sont eux-mêmes un monde renversé. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification. Elle est la réalisation chimérique de l'essence humaine, parce que l'essence humaine ne possède pas de réalité véritable. 
 
Lutter contre la religion, c'est donc, indirectement, lutter contre ce monde-là, dont la religion est l'arôme spirituel.
 
Le soupir de la créature accablée
 
La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple.
 
La critique du ciel versus celle de la terre
 
C'est donc la tâche de l'histoire, une fois l'au-delà de la vérité disparu, d'établir la vérité de l'ici-bas. Et c'est tout d'abord la tâche de la philosophie, qui est au service de l'histoire, de démasquer l'aliénation de soi dans ses formes profanes, une fois démasquée la forme sacrée de l'aliénation de soi de l'homme. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. »
 
Introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844; trad. M. Rubel, Gallimard).


0:41 Écrit par Mireille Vallette | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | |  del.icio.us | Digg! Digg |  Facebook | |

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Commentaires

Avec les dirigeants inféodés aux religions en l'Europe, Karl Marks va finir par avoir raison. La faillite de l'Europe est proche, les chômeurs et les employés vont se retrouver avec leurs familles sous les ponts; à moins d'une révolte en bonne et due forme ce qui est fort probable, nous allons dans le mur avec nos croyances.

A l'époque de KM, l'histoire des croyances n'était pas bien cernée. La science n'avait que peu de moyens. Le clergé, les rois et les princes avaient main mise sur le conscient des gens, qui, inconsciemment, laissaient leur inconscient ouvert au tripatouillage des religions ou plutôt des religieux. Ceux-ci aidés tout naturellement par les nobles, notables et paysans qui faisaient la loi!

C'est, et ce sera de plus en plus difficile pour ces manipulateurs, adeptes du paradis et de l'enfer, de la récompense et du coup de pied au cul. Tromper les gens avec les nouveaux moyens de communications comme au bon vieux temps de la mule, c'est terminé. Le savoir et la véritable histoire humaine est à portée de main dans le "saint ordinateur" C'est ce qui va bouleverser le monde tant du point de vue énergétique, économique et surtout philosophique.

L'islam dans sa splendeur donne raison aux scientifiques, aux historiens et aux Athées qui n'ont rien à voir avec le communisme, tout le monde l'a compris.

Le comportement des islamistes aujourd'hui est identique à celui de -tous- nos ancêtres: guerriers, sanguinaires, pilleurs, violeurs etc...

Écrit par : Pierre Noël | 21/02/2013

"Au-delà ou en deçà de sa validité, il rappelle la vivacité d’esprit et l’art de l’écrit de celui qui fut l’inspirateur de sociétés idéales dont la concrétisation a été pire que celles qu’il fustigeait."

Ce n'est pas tout de lire Marx, encore faut-il le comprendre. Il a lutté pour une société plus juste, plus démocratique et pas pour une "société idéale" et ceux qui se sont réclamés de sa pensée l'ont fondamentalement trahi. Lisez donc le Manifeste. Son analyse du capitalisme reste plus que jamais valable, pour qui se donne la peine de comprendre l'actualité. Et elle s'applique tout aussi bien au capitalisme monopolistique d'Etat à la soviétique ou à la chinoise.


"l’espoir que la vie d’ici-bas n’est pas le terme de l’existence."

Pour ceux qui se satisfont des illusions et des mensonges, voir qui en ont besoin pour surmonter leur angoisse de la mort.


"l'organisation générant le plus d’abondance et le moins d’injustices"

Et vous vous dites "socialiste"? Vous oubliez bien facilement tous les crimes de cette "organisation". D'abondance pour qui? De justice pour qui?


"Mais l’abandon de cette forme d’aliénation qu'est lla religion, n’a pas produit les fruits qu’imaginait Marx. L’homme est lui-même devenu ce «soleil» dont parle le philosophe. Et on sait quels maux ses rayons éclairent : individualisme, absence de repères moraux, liens de consommateur vis-à-vis de l’Etat, absence de sentiment d’appartenance à une collectivité politique."

Comme si l'histoire était finie... Au nom de quel décret?
Comme si les causes de l'aliénation religieuse avaient disparu.
Comme si l'aliénation religieuse était la seule aliénation.
Comprenez-vous ce que vous lisez et que vous mettez même en gras?
Sans les caractères gras:

"Et c'est tout d'abord la tâche de la philosophie, qui est au service de l'histoire, de démasquer l'aliénation de soi dans ses formes profanes,"


Et ces "maux" - que vous dénoncez à juste titre - sont ceux de l'organisation que vous estimez avoir produit le plus d'abondance et le moins d'injustice! Cherchez l'erreur! Ces "maux" qui étaient déjà dénoncés par Marx, preuve s'il en était que vous n'avez qu'une vue partielle et partiale de cet auteur. Son analyse du capitalisme n'a pas été dépassée et les solutions qu'il préconisait sont toujours valables, comme la nationalisation des banques. Sur l'individualisme lisez donc "L'idéologie allemande".

Enfin en ce qui concerne les sociétés "dont la concrétisation a été pire que celles qu’il fustigeait", vous devriez interroger des citoyens Russes sur ce qu'ils pensent de leur société actuelle comparée à la société soviétique. Vos préjugés risquent d'en prendre un coup.

Écrit par : Johann | 22/02/2013

"La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'un état de choses où il n'est point d'esprit. Elle est l'opium du peuple."
L'ensemble du texte cité et ce paragraphe en particulier est magnifique, même dans sa traduction française. Elle fait de Marx un grand auteur autant qu'un grand penseur. Cet élément seul de sa pensée devrait suffire à faire taire la plupart de ceux qui utilisent le nom de Marx pour critiquer les systèmes qui se réclament, généralement de manière fallacieuse, de sa pensée. Trahis par ses partisans comme par ses ennemis ne serait-de pas peut-être cela le signe de la vraie grandeur?

Écrit par : Mère-Grand | 24/02/2013

Finalement, c'est toujours le débat technocrates (Marx) vs sociologues. Construire des points d'eau modernes en Afrique ne suffit pas pour fournir de l'eau aux Africains. enfin , pour plus de quelques mois...
Si Marx est bien le grand penseur et grand auteur que Johann et Mère-Grand voient, "interroger des citoyens Russes sur ce qu'ils pensent de leur société actuelle comparée à la société soviétique" n'est pas une réponse pertinente. Il y a des siciliens satisfaits de vivre sous le régime de la mafia...
C'est le facteur humain, le problème. Supprimons les peuples...

Écrit par : Géo | 24/02/2013

19:18 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | |

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