24/06/2018

Une formation d’imams pour gérer l’afflux de musulmans?

L'enseignement genevois entre dans sa deuxième phase. Après le français, ces étudiants insolites vont aborder la démocratie suisse, son histoire et ses attraits. L'Uni espère déjà devenir une référence européenne et... participer ainsi à l’accueil harmonieux de millions de réfugiés.


La formation continue d’imams organisée par l’Université de Genève va entrer dans sa phase 2. Le professeur d’éthique François Dermange était récemment invité par Alumni UNIGE à dessine les contours de cette nouvelle prestation. Adoubée par les autorités, elle a déjà été vertement contestée au nom de la laïcité, mais aussi « par des chrétiens qui craignaient que l’islam devienne trop attractif… », nous apprend l’orateur.

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Comment a germé cette idée ? Par la conjonction de trois souhaits : celui d’une communauté albanophone, de Pierre Maudet et de Yahd Ben Achour, l’un des artisans de la constitution tunisienne, la plus progressiste du monde musulman. Avant de mettre au point leur programme, les organisateurs ont réuni à huis clos une quinzaine de « grands savants » (sic!) Que faire? leur a demandé l’Université. La réponse: d’abord enseigner le français. Et l’architecture de la formation a été élaborée avec eux.

Le premier semestre était donc consacré au module « Langue française et décodage socio-culturel ». «L’enseignement a permis de traiter certains fondements de notre société», explique François Dermange. On s’est longuement penché par exemple sur le terme de laïcité. Les étudiants-imams ont sué : 13 heures de cours par semaine et une trentaine d’heures de travail personnel. Ce qui ne les a pas empêchés de demander des cours supplémentaires durant les vacances de Noël! L’université exige le niveau B2 pour intégrer le deuxième semestre et ne transigera pas : « C’est difficile. Pour plusieurs d’entre eux, ce n’est pas gagné! Deux ou trois risquent d’échouer.» Il en resterait une douzaine.

Péripétie cocasse: les organisateurs avaient oublié que le dogme islamique exige cinq prières par jour, dont trois durant les heures de travail, et fixées à la minute près (qui change). « Il n’était pas question qu’on prie à l’université », commente François Dermange. La solution s’est révélée ardue. La mosquée la plus proche est chiite. Les responsables ont accepté de la prêter aux étudiants sunnites. Mais les coupures prenaient beaucoup trop de temps … Une majorité des religieux a donc décidé de regrouper ses prières le soir. Mais une voix a résolument contesté cette concession, celle d’une enseignante d’instruction religieuse, la formation visant aussi ce public-cible: « Cette femme qui enseigne aux adolescents s’est effondrée. Elle considérait qu’une fois de plus, les hommes imposaient leur loi. » Cet argument féministe ne pouvait être ignoré... On a revu la copie et trouvé des locaux hors de l’université avec salle de prière annexe.

Les cours ont été agrémentés par quelques expériences originales: musée, théâtre, concert. « Nous voulions montrer ce qui a du prix pour nous. » Au semestre prochain, ce sont les imams qui montreront ce qui a du prix pour eux. Durant cette période, un photographe sera de la partie, de même que le metteur en scène Omar Poras à propos de textes littéraires.

Ce second semestre sera consacré à cinq thèmes liés à la naissance de la société libérale par le passage du statut de communauté à celui de société pluraliste marquée par les divergences. Les cours seront donnés gracieusement

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Yadh Ben Achour participe à la formation

par les professeurs : 1.Politique et droit suisse, dont les droits humains. 2. Histoire politique et religieuse de la Suisse et de Genève. 3. Comment dialoguer ? Entre musulmans, avec des croyants, des agnostiques, des athées… 4. Ethique par des analyses de cas, par exemple aide au suicide, mères porteuses, avortement.

 

Un cinquième thème traitera des théologies de l’islam (pluralité des courants). Le Français Eric Chaumont en sera le responsable. Vous ne le connaissez pas? Remédiez à cette lacune, il en vaut la peine… Ou assistez à ce volet de la formation : il sera public! Seront aussi de la partie Khairy Shaarawy, professeur d’Al-Hazar, et Nadjet Zougggar, spécialiste d’origine algérienne, qui enseigne à Marseille,.

Une auditrice demande si l’université pourra remettre en question le statut du Coran (incréé, parole directe de Dieu): « L’histoire du Coran doit être étudiée comme nous le faisons pour la Bible. Nous nous efforcerons de montrer ce qu’apporte de positif une approche scientifique et académique du religieux. »

Certains imams ont regretté de ne pas avoir été associés à l’élaboration du contenu comme le fait le Centre suisse islam et société de Fribourg. Les initiateurs avaient une autre idée de la mission de l’université. Mais on a de la peine à imaginer le passage d’une formation d’universités d’Arabie saoudite ou de Médine à celle d’un système académique de modules, crédits, évaluations orales et écrites (notées), mémoire de fin de cursus.  

Pour indiquer la nature de cette formation, François Dermange se réfère à la décision qui a suivi la séparation de l’Eglise et l’Etat : « Qui a voulu maintenir cette faculté de théologie ? Ce sont les radicaux. Et pourquoi ? Ils estimaient plus intelligent de former les pasteurs à l’esprit critique. Travailler la compatibilité entre foi et raison, c’est aussi ce que nous voulons faire avec les imams. Ils sont demandeurs. »

L’initiative se veut modeste, mais le rêve de grandir et d’essaimer est déjà bien présent. « Nous nous demandons s’il ne serait pas utile de créer un centre de compétences financé par une fondation de droit public. » Elle serait alimentée par des mécènes du cru. L’an prochain, la formation s’ouvrira peut-être aux cantons voisins, voire à la France voisine. L’Allemagne, la France et la Belgique, de même que le commissaire européen de la sécurité ont, se félicite François Dermange, manifesté un vif intérêt.

Les organisateurs ne manquent ni d’ambition, ni d’anticipation. « Pourquoi ce projet est-il important ? Outre la démographie interne, nous devons nous attendre à une immigration à côté de laquelle celle de la Syrie aura été insignifiante. L’Egypte, par exemple, sera invivable le jour où le Nil s’assèchera.  Elle compte 100 millions d’habitants qui vont migrer, car ils auront faim. Et la population d’Afrique va doubler. Il faut donc absolument préparer un islam compatible avec nos valeurs. »  

Faire financer par le contribuable la formation de ministres du culte quels qu’ils soient, est contraire à la laïcité. Et discriminant. Mais pour l’avenir de notre société, on aurait pu l’accepter. Une telle initiative lancée il y a deux ou trois décennies aurait peut-être eu un sens. Aujourd’hui, alors que le voile du radicalisme obscurcit le monde musulman en général et la Suisse en particulier, il est bien trop tard. Et imaginer insuffler en six mois un sens critique à des religieux fixés sur une pratique mimétique millénaire de leur religion est bien audacieux. On s’est laissé dire qu’un des experts de cette formation estime à 10% sa probabilité de réussite… Alors que tous ces imams sont volontaires.

Cette innovation donne raison aux contempteurs de cette religion, seule à nécessiter ce genre de dispositifs (innombrables), seule à être si difficilement compatible avec la démocratie, à combattre l’irruption d’un peu de raison dans sa doxa, à idolâtrer un prophète que l’Historie ignore, à vouloir couvrir le corps des femmes des pieds à la tête, etc.etc. François Dermange l’a dit lui-même : « Quel que soit le sujet abordé, nous sommes sur un champ de mine ». 

Les universitaires sont des ambitieux et des naïfs. L’oiseau gazouille à peine que l’Alma mater l’imagine en phénix capable de contrecarrer les immenses dégâts que commettent les dogmatiques bergers et leurs soumises ouailles. C’est comme si grâce à ce blog, je pensais rendre lucides tous les soutiens de l’islam et de ses prosélytes en Suisse.

Un exemple de cette vaine tentative : le module consacré aux courants islamiques modernistes, qui ont historiquement tous échoué. Aujourd’hui, aucun groupe structuré de quelque importance ne demande une lecture critique de ces textes, seuls des individus le font. Toutes les universités islamiques réputées en sont encore à ânonner leur Coran et leurs Hadiths comme il y a des siècles. A l’heure qu’il est, et si le prince héritier d’Arabie saoudite ne se fait pas assassiner, c’est de là que pourrait venir un espoir. Mais quelle énergie il faudra pour réparer ce que son pays a pourri!

La douche glaciale que nous inflige François Dermange est cependant l’annonce de la future immigration musulmane… que l’Occident, c’est une évidence pour nos académiciens, devra tout naturellement accepter. Cet Occident qui possède tant de milliard superflus, tant de logements et de jobs sous-qualifiés à distribuer. Cette perspective n'imagine pas bien sûr que les populations pourraient avoir un avis sur la question et l'exprimer.

Cent millions d’Egyptiens, des dizaines de millions d’Africains à la recherche de leur subsistance… sans compter les réfugiés climatiques. Et des guides spirituels en nombre qui répondront avec enthousiasme à la proposition de formations susceptibles de leur faire renoncer à leurs fondamentaux.

Il faut en rire pour ne pas pleurer.

 

 

 

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